05 août, 2008

Oubli (2)

Musée de l' Oubli au Musée de l'homme

«De là à oublier son enfant…»
( c ) Libération 24 juillet 2008

"Fait divers. Le père de Zoé, 2 ans et demi, morte déshydratée, a été mis en examen."

jeudi 24 juillet 2008

"Les voitures sont alignées sous le soleil brûlant, au pied de la grande masse de tôle beige, l’usine Areva de Saint-Marcel (Saône-et-Loire). Il y a des drapeaux qui flottent dans le vent (français, anglais, américain, européen…), une guérite de gardien, un préfabriqué pour l’accueil des visiteurs…. Mais peu de monde ce mercredi. Les rares regards sont baissés, les pas pressés. Près de mille personnes travaillent ici à «la fabrication des principaux composants des chaudières nucléaires», explique un panneau d’accueil. La veille, mardi, Zoé, deux ans et demi, est morte sur ce parking. «Oubliée» par son père toute la journée dans la voiture, elle est décédée de déshydratation. «C’est un choc émotionnel, c’est l’incompréhension, l’émotion, la compassion», tente d’expliquer, visiblement ému, le responsable de la communication du site.
Le père de Zoé, mis en examen hier soir pour homicide involontaire et laissé libre, travaillait ici depuis deux ans, cadre au «service contrats». Un homme «discret» et sans histoires, chargé d’une partie des transactions de l’usine. «Un boulot stressant dit un collègue, mais de là à oublier son enfant…»
Nourrice. La chronologie de la journée, détaillée par le substitut du procureur de Chalon-sur-Saône, Thierry Bas, lors d’une conférence de presse est à peu près établie. Après avoir déposé son fils de 5 ans à la garderie, le père de Zoé a garé, comme tous les matins, vers 8 h 30, sa voiture sur le parking d’Areva. Sans réaliser que la petite fille, qu’il aurait dû déposer en premier chez sa nourrice à 200 mètres de chez lui, y était toujours assise, à l’arrière, sur son rehausseur de siège. Il est parti travailler. «Les gens qui l’ont vu ce jour-là l’ont trouvé normal», dit le responsable de la communication. La nourrice, inquiète de ne pas voir la petite, a laissé un message sur le répondeur du domicile des parents, mais personne ne l’a consulté. Sa journée terminée, vers 17 heures, le père a repris sa voiture, s’est assis au volant toujours sans rien remarquer. Ce n’est qu’en arrivant à la garderie, pour récupérer son fils, qu’il a aperçu sa fille inanimée. Il s’est alors précipité à la caserne de pompiers voisine, l’enfant dans ses bras, hurlant et pleurant : «Je l’ai tuée, je l’ai tuée
Les pompiers n’ont rien pu faire pour réanimer la fillette. Selon l’autopsie, elle serait morte «entre 12 heures et 14 heures». «Aucune lésion apparente» n’a été révélée par l’examen médico-légal. La cause du décès est bien la déshydratation. A l’usine Areva, une cellule psychologique a été mise en place pour soutenir les salariés. «Comprendre, ce n’est pas possible, et pourtant c’est quelqu’un comme nous, donc on se dit que ça aurait pu arriver à chacun d’entre nous», résume l’un d’eux en boucle. A à peine trois kilomètres de là se trouve le village d’Oslon, 1 200 habitants, où habitent les parents de Zoé. Au bar-tabac le Catimini, unique commerce avec une boulangerie, le patron en a «marre» des questions des journalistes. «Les gens ici sont terrassés. C’est plus que choquant. Il y en a qui disent que le monsieur avait des soucis de travail, qu’il était stressé… Moi, je me dis c’est pas possible, il a dû se passer quelque chose d’autre…» Originaires du nord de la France, arrivés depuis deux ans dans la commune suite à une mutation du père, les parents de Zoé n’avaient semble-t-il pas noué beaucoup de connaissances. La mère est préparatrice en pharmacie. Ni le patron du bar ni même le maire ne les ont jamais rencontrés. «Il y a deux parties à Oslon, explique le maire, Yvan Noël. Le village historique avec les anciens, et la cité un peu dortoir avec les gens qui s’installent pour venir travailler dans les usines.» La famille habite dans la «deuxième partie» : des allées aux noms de fleurs et d’oiseaux, aux haies de thuyas et aux pavillons à toits roses, tous identiques.
Fond d’écran. Sur le terrain de boules, un petit groupe d’anciens joue à la pétanque. «On ne les connaît pas et de toute façon on ne vous parlera pas.» Un peu plus loin, trois jeunes boivent une bière à l’ombre. L’un d’eux, Nabil (1), 28 ans, est ouvrier à Areva. «Le père, je vois qui c’est, un type discret mais souriant. C’est sûr, le boulot est dur, surtout pour lui, car s’il ne signe pas de contrats, on travaille pas. Mais quand même, les cadres, ils ont tous la photo de leurs gosses sur leur ordi en fond d’écran, et à côté, dans un cadre posé sur le bureau… Et de toute la journée il a pas tilté
Le chef de Nabil a été interrogé au commissariat. Il a prévu pour son équipe une «réunion d’information» demain. «Au boulot, tout le monde parle du père, dit Nabil. Je crois que c’est aussi parce que les gens n’ont pas envie de parler du parking. On est mille personnes à y passer tous les jours. Alors on préfère penser aux problèmes du père plutôt qu’à la mort de la petite, là, juste à côté de nous, sur le parking.»
Envoyée spéciale à Saint-Marcel ONDINE MILLOT et GAËL COGNÉ
(1) Le prénom a été modifié."
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